Je vous propose une lettre. Une lettre d’amour, une lettre de réconciliation que vous pouvez vous approprier, envoyer à quelqu’un. Elle est vôtre.

Cette lettre est inspirée du livre « L’art de la réconciliation » de Marshall B. Rosenberg. La communication non violente est là bien employée.

 

Je suis tellement frustré(e), fâché(e) et découragé(e)…

Je suis désespéré(e) de voir que tu es si négatif(ve) ; tu passes ton temps à critiquer le monde, moi, la vie, les autres. Je t’en veux de me faire passer le message que le monde est un endroit terrible.

J’aimerais que tu comprennes à quel point il est douloureux pour moi d’être près de toi quand tu souffres tellement et que je me sens constamment sous pression parce que, d’une certaine manière, je dois gérer ta douleur.

J’aimerais tellement que tu comprennes la douleur que je porte parce que j’ai été exposé(e) à cela si longtemps ; j’aimerais voir le monde d’une manière moins pénible.

Je suis en colère parce que j’ai l’impression de devoir lutter à l’intérieur de moi pour préserver ma faculté de choisir, de percevoir les choses à ma manière.

Ma vie serait plus belle si je ne devais pas faire tant d’efforts pour vivre dans un monde très différent de celui que tu m’as dépeint.

J’aimerais vivre dans cet autre monde et comme il est triste de voir qu’une si grande partie de mon énergie passe dans le monde dans lequel tu as voulu m’apprendre à vivre.

Je suis en colère parce que tu souffres tellement que c’est la seule chose que tu montres, et je t’en veux de ne pas avoir dit « Je souffre énormément, mais ce n’est pas pour cela que tu dois souffrir aussi ». Enfin, je suis fâché(e) que tu ne m’aies pas encouragé à choisir une autre vision du monde et que, quand moi je présente une autre vision, tu te sentes menacé(e) et tu essaies de dévaloriser et de diminuer ce que je perçois.

La situation aurait été plus supportable pour moi si, dans ta souffrance, tu avais pu dire : « Tu sais, ce n’est que la manière dont moi je vois le monde et je ne t’encourage pas à partager cette vision ». Or, tu t’es exprimé(e) comme si le monde était ainsi et moi j’ai intériorisé cette perception. C’est pour cela qu’aujourd’hui j’ai tant de mal à vivre dans le monde de mon choix plutôt que dans celui que tu m’as dépeint.

Quand je suis avec toi, je revois souvent les choses comme avant. Je n’ai pas la distance dont j’aurais besoin pour dire «Ah c’est elle/lui qui pense cela et non moi ».

J’ai toujours l’impression que mon autonomie sera menacée si j’entends tes sentiments.

Quand j’entends tes sentiments, je perds le contact avec le monde dans lequel je veux vivre et je me retrouve dans celui que tu m’as dépeint.

Je suis tellement inquiet(e) à l’idée de te revoir/voir parce que je sais que les nombreuses stratégies que j’ai utilisées dans le passé sont toujours vivantes en moi, comme hocher la tête et faire semblant d’écouter alors que je bous à l’intérieur, que j’ai quitté mon corps et que j’ai trop peur d’exprimer mes sentiments ou alors même de me fâcher. Je crains de reproduire à nouveau ces schémas.

Je crains aussi, si je suis authentique avec toi, d’être critiqué(e) pour ce que je ressens.

Je déteste être dans cette situation, où les deux seules possibilités que je vois sont soit de me cacher, soit d’essayer d’être honnête et alors de nuire à notre relation. Je voudrais vraiment qu’il y ait un autre lien que celui-là entre nous.

Je suis aussi inquiet(e) parce qu’une partie de moi souffre tellement que j’ai envie de te couvrir de honte et de reproches.

J’ai tant souffert que j’ai désespérément besoin de compréhension pour toute cette douleur.

Ce qui m’effraie le plus, ce n’est pas d’être authentique et d’aggraver la situation, parce que je suis un peu formé(e) à réparer ce genre de dégâts. Ce que je déteste chez moi, c’est que je peux me replier complètement sur moi-même et ne pas être présent. Ne pas prendre soin de moi, ne pas oser dire ce que j’ai à dire… J’ai cette tendance et cela m’inquiète.

Aussi inconfortable que cela puisse être pour moi d’oser parler et devoir ensuite réparer les dégâts, c’est moins grave que de continuer à me cacher et à ne pas m’exprimer – même si cela me fait très peur.

Quand tu vois mes émotions, tu es submergé(e) et tu l’exprimes en me collant des étiquettes comme « trop sensible », « hypersensible », « égoïste », « sans cœur », et cela me fait très mal.

J’aimerais pouvoir entendre ce qu’il y a derrière tes paroles, entendre ta douleur et non des critiques, mais cela me demande un réel effort.

J’ai peur de la grande douleur qui est encore vivante en moi et du fait que je l’exprime en voulant te donner tort, te faire des reproches et te faire du mal pour ce que j’ai l’impression que tu m’as fait.

Je souffre énormément et j’ai besoin d’évacuer cette peine, mais je crains qu’elle s’exprime d’une manière que tu interpréteras d’une façon qui nous rendra encore plus distants l’un de l’autre. Et ce n’est pas ce que je veux. Mais je veux pouvoir évacuer cette douleur, m’en débarrasser.

J’ai peur d’intellectualiser et j’aimerais m’autoriser psychologiquement à hurler, à taper des pieds sans prononcer aucun mot et à me faire entendre de cette façon, parce que nous sommes dans le mental et je déteste cela.

Je veux être sûr que, si nous parlons, nos paroles nous relient vraiment à la vie plutôt que de nous en éloigner. Or, pour l’instant, je ne sais pas trop quoi dire. Il me semble que la seule manière d’évacuer la douleur c’est de hurler, de taper des pieds ou quelque chose comme cela.

En même temps je suis relié(e) à une partie de moi qui veut simplement rentrer à la maison et obtenir la nourriture spirituelle et affective que je n’ai pas eue avant et je crains que ce ne soit pas très réaliste d’essayer de contrôler ce besoin avec toi.

Il ne s’agit pas uniquement de remédier à toute cette peine. Je rêve aussi de vivre une relation nourrissante, de me sentir valorisé(e), de prendre plaisir à ce que nous soyons ensemble.

Cela paraît tellement loin, avec toute la douleur que j’éprouve, qu’il m’est difficile ne fut-ce que d’imaginer que nous pourrions en arriver à nous nourrir vraiment l’un de l’autre.

A vrai dire, je n’arrive à imaginer que tu puisses un jour donner cela, tellement tu es pris(e) dans ta propre souffrance.

Rien que l’imaginer c’est déjà difficile.

Je ne veux plus t’entendre parler de la colère que tu éprouves pour un tel ou un tel, pour telle situation, je ne veux pas l’entendre – même si je suis d’accord avec toi – et je préfèrerais encore te frapper.

Quel que soit ton sujet de conversation, dès que je te vois souffrir, je ressens moi-même une douleur insupportable.

Je ne sais absolument pas pourquoi, du point de vue intellectuel, mais le simple fait de t’entendre débiter tes jugements sur les gens, les situations me mettent hors de moi : je ne veux pas être une caisse de résonnance pour tes histoires. Si je voyais que tu cherches à évacuer ta douleur et à obtenir de l’empathie pour cela, ce serait différent.

J’en ai assez de sentir que je dois, en quelque sorte, guérir cette douleur, sans savoir comment m’y prendre et en me faisant du mal. J’attends autre chose de mes relations, je ne veux pas jouer uniquement ce rôle.

Je ne veux pas seulement être obligé(e) de t’écouter et de faire en sorte que tu te sentes mieux.

J’aimerais pouvoir trouver un moyen d’y prendre plaisir, tu sais, et entendre tes jugements comme si j’entendais ceux d’un ami.

Toi et moi, parfois, nous nous amusons beaucoup à nous faire du mal l’un à l’autre… Dans ces moment-là, je ne suis pas vraiment présent(e), parce qu’il y a en moi cette petite voix critique qui me dit que je suis responsable.

Je suis conscient(e) qu’une partie du problème vient du fait que je me dis que je dois régler ton problème, à toi. Mais je veux aussi que tu comprennes que tu provoques cette situation toi-même par tes paroles et tes actes.

Cela me ferait beaucoup de bien que tu me dises « Tu sais je souffre et j’aimerais évacuer ma douleur. Serais-tu prêt à m’écouter ? » Que tu me demandes ma permission, en fait. Cela répondrait à mon besoin de respect.

J’aimerais que tu sois soulagé(e) que je n’ai pas renoncé à notre relation et que je continue à essayer de la rendre non seulement supportable, mais nourrissante. Que tu prennes conscience que j’ai été sur le point d’abandonner. J’aimerais que les mots te manquent pour me dire quel cadeau je t’ai fait en continuant, malgré cette douleur dont je t’ai fait part, à chercher une lueur d’espoir dans la possibilité d’apprendre à nous nourrir mutuellement.

Tu as géré ta douleur d’une manière qui n’a pas permis de satisfaire un besoin que tu as eu toute ta vie, le plus fort : bien t’occuper de moi. En voyant qu’au lieu de me nourrir spirituellement et affectivement comme tu l’aurais voulu, tu as stimulé une telle douleur en moi, tu dois être tellement triste de cela. En effet, que tu aies souffert toi-même c’est une chose. Mais contribuer à ce que je souffre autant te fait te sentir horriblement mal, je sais que tu ressens une grande tristesse.

Je sais que de savoir comment j’aurais aimé que tu me dises ce que tu avais à dire, tu as vraiment envie de pleurer. Je sais que tu ne peux même pas imaginer que quelqu’un s’intéresse vraiment à ce qui se passe en toi.

Je sais que je te permets de comprendre que la manière dont tu demandes de l’aide est vouée à l’échec. En la demandant de cette manière, comment peux-tu espérer que quelqu’un prenne plaisir à t’en donner ? Tu ressens une tristesse tellement profonde que tu n’as pas trouvé d’autres moyens de dire « Je souffre et j’ai besoin d’attention ».

Je sais aussi que tu ne souhaites pas que je prenne la responsabilité de cela. Tu as juste besoin de sentir que quelqu’un s’intéresse à toi, à ce qui se passe en toi.

La seule manière que tu connais de demander cela a toujours provoqué exactement l’inverse chez la plupart des gens, depuis ton enfance.

Tu n’as jamais eu l’impression que tes besoins comptaient pour qui que ce soit. Il n’était pas possible de demander cette attention de manière telle que l’autre prenne plaisir à l’entendre. Tu te morfonds et t’exprime de la seule manière que tu connaisses : par désespoir. Tu vois alors quel effet tu produis sur les autres et tu perds encore davantage espoir.

Je suis heureux(se) de comprendre une partie des raisons qui expliquent l’urgence avec laquelle tu t’exprimes.

Je me sens triste mais soulagé(e) de m’être relié(e) ainsi à toi.