Paris le 16/11/2015

Chère Claudia,

J’ai retrouvé cette citation de Jacques Salomé : « Nous gardons en nous la trace invisible mais très présente de tous les événements de notre vie et surtout ceux de notre enfance. Ils sont à l’œuvre dans nos comportements et nos conduites. Ils traversent, colorent, embellissent ou blessent chaque instant de notre présent. »

Justement, laissez-moi vous emmener sur quelques traces de mon enfance.

Cette trace d’enfance, c’est ce qui reste, impalpable et si précise lorsque les habitudes ont cessé. C’est une onde de nostalgie sur le territoire de l’absence. L’épisodique survit. Le désarroi et ces voix perceptibles et muettes se jouxtent. La trace est intemporelle. Elle est l’explication de mon parcours et elle m’envoie des énergies pour me guider. La trace, c’est la source vers laquelle ma mémoire vient glisser immanquablement. Si je devais survoler mon enfance, le bonheur surgirait, traversé par une blessure. Une période marquée par ma timidité et par la persistance du rythme. Ce rythme inhérent aux habitudes et ce partage du temps entre solitude et fièvre. Une pernicieuse timidité m’assaillait, me livrant aux heures d’isolement, au rejet aussi. A d’autres moments, je déboulais avec ce défoulement salvateur, retrouvant ma famille protectrice et ces cahiers sur lesquels j’ai dû jeter mes premiers mots de colère.

Je côtoyais chaque jour deux univers. Le temps s’écoulait, fragmenté par les contrastes. Je passais de l’angoisse à l’effervescence, du silence à la délivrance, de l’observation d’un monde hostile à l’exubérance à la maison. Mon enfance était merveilleuse et déchirée par la timidité. Mes parents étaient toujours pressés, énergiques. Leurs conversations étaient vives, animées, surtout autour de la politique. Survivants de la Shoah, ils m’offraient une vie heureuse qui devait subir l’inattendu. La timidité allait bouleverser mon existence. Une tache sur ce havre d’amour. Mon enfance fut ainsi emmaillotée dans les habitudes et violentée par cette timidité.

A l’école, les récréations me semblaient si longues. Je restais seul contre un arbre, conscient d’être différent. J’ai eu dès l’enfance un rapport avec le temps qui s’étirait dans une durée insupportable. J’observais les autres gamins riant, chahutant. Lorsque je quittais l’école, ma joie, c’était de retrouver le square de la Place des Vosges, ancienne place Royale. La tendresse de mes grands-parents irradiait autour de mon enfance. Mes grands-parents avaient des tempéraments taillés dans la générosité. Venus de Roumanie et de Biélorussie, ils avaient vécu la difficulté de s’intégrer en France puis la tragédie de la guerre, la peur, les rafles. Leur vie transpirait de dignité. Une vie de sacrifices.

Des images tatouent ma solitude : ma grand-mère guettant mon retour de l’école, penchée à sa fenêtre, son regard inquiet ; ses gestes précis de couturière, mon grand-père devant son poste à galène. Je partageais les habitudes tranquilles de mes grands-parents. Dans leur modeste logement, la vie semblait rythmée par le crépitement du poêle en fonte, par la pendule qui sonnait toutes les demi-heures. Le froissement du journal  « L’Humanité » que mon grand-père parcourait en long, en large, ses longs soupirs, les éclats de voix de ma grand-mère affairée à préparer des mets d’Europe de l’Est, même le bruit de la scierie dans la cour, tout me rassurait loin des cris et sifflements de l’école.

Des moments privilégiés de tendresse refluent : ces balades silencieuses avec mon grand-père sur les quais de la Seine, les récitations et dictées devant ma grand-mère enchantée.

L’été passait entre le calvaire des colonies de vacances en Juillet et le bonheur du mois d’Août avec mes parents. C’était l’époque des idoles colportant le rock ‘n’ roll, le twist, le madison, musiques en vogue. L’air me semblait chargé de rythmes.

La trace d’enfance, c’est ma timidité qui m’a privé d’insouciance, de turbulence et m’a infligé la première douleur de ma vie.

 

Didier Celiset
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